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The Rodeo. Histoires animales et pop dystopie

Cet article The Rodeo. Histoires animales et pop dystopie provient de Manifesto XXI.

Temps de lecture : 7 minutes

De multiples histoires et des mots qui sonnent comme des instruments : c’est ce qui règne dans l’album Thériantropie Paradis de The Rodeo. Avec sa voix presque enfantine, Dorothée Hannequin égrène son obscure poésie sur de joyeux rythmes pleins de mélodies faussement pop. Progressivement dans le disque, on tend l’oreille, on saisit des textes plus sombres qu’ils n’y paraissent. Contes dystopiques et syllabes qui s’entrechoquent harmonieusement, l’album, premier projet en français de l’artiste, est un voyage délicat dans un futur sensible et romanesque. The Rodeo nous raconte des destins, et nous y jetons l’ancre avec plaisir. Rencontre avec celle qui se cache derrière ces animalités bien humaines.

Manifesto XXI — C’est quoi la thérianthropie ?

La vraie définition c’est la transformation d’un homme en animal. Thérianthropie Paradis c’est le nom de l’album et du dernier titre qui figure sur le disque. C’est vraiment l’histoire d’une mue. Ça peut être un peu curieux, mais il y a cette image dans plusieurs titres de l’album. Il y a une  histoire de cannibalisme dans « Cadavre Exquis ». « Ivre d’amour » c’est une  espèce d’histoire amoureuse sensuelle qui vire à quelque chose de très animal.

Parfois les Hommes sont plus proches des animaux, dans plusieurs sens. Ça peut être quelque chose de très négatif, évidemment, mais aussi positif d’une manière assez sensuelle voire sexuelle. Je voulais explorer ça. Et ça me plaisait de sortir un mot que personne ne connaissait. Il y a des espèces de mélanges de mots dans l’album, des allitérations, des mots posés pour leur sonorité qui me plaisait.

Tu aimes bien jouer avec les mots ?

C’est ce que je voulais faire avec ce disque en français. A la base j’écoute pas énormément de chanson en français mais les seules choses que j’avais remarqué c’est que finalement les mêmes champs lexicaux sur l’amour, la mort, la mélancolie sont souvent utilisés. J’avais pas envie de faire de rimes faciles. Je voulais varier les plaisirs. Je ne dis pas que ce je fais est mieux mais en tout cas je voulais travailler ça.

Tu as un attrait pour l’écriture de base ?

J’ai même commencé par écrire des textes quand j’ai commencé la musique. J’ai toujours écrit. Je voulais faire une  sorte de pop française à l’anglaise, où on peut bien faire sonner les mots.

La forme est très importante mais pour le fond, tu voulais dégager quoi comme histoire ?

Cet album se déploie dans un clair-obscur. Ça commence de façon un peu joyeuse, désuète, et à la fin on approche des choses beaucoup plus sombres, tristes et mélancoliques. On dirait qu’il y a une  face A et une  face B. Plusieurs sujets s’en dégagent, que ça soit personnel ou d’observation. Il y a beaucoup de choses qui résonnent avec le monde dans lequel on vit. Je pense notamment à « Que ma mémoire vive » où j’avais lu une  histoire comme quoi des chercheurs canadiens avaient trouvé un médicament qui aiderait à effacer nos souvenirs les plus douloureux, surtout pour les gens post attentat, post viol. Ça m’avait beaucoup marqué, c’est réel. J’ai l’impression que même les moments les plus traumatisants de notre histoire sont importants, même si c’est dur à vivre, cela fait notre histoire.

Crédits : Elodie Daguin

C’est la science qui me fait peur, jusqu’où on ira. Ça peut rejoindre un autre titre qui s’appelle « Cryogénie » qui part d’une histoire que j’avais lu dans le journal sur une gamine de 16 ans qui n’en avait plus que pour quelques mois à vivre et qui a demandé à ses parents l’autorisation d’être cryogénisée. Dans cette chanson je me mets à la place de cette fille en me disant « Si je me réveille 20 ans après, est-ce que ma vie sera mieux ? » C’est un peu Black Mirror, c’est des questions qui me fascinent beaucoup. La science, la médecine, le progrès, c’est fabuleux et ça fait peur.

Ça rejoint un peu l’idée de l’homme qui devient un animal.

Oui on est dans un monde pour moi qui va très vite, on a même plus le temps de se poser des questions. Il y a aussi un autre titre qui s’appelle « L’orage ». J’avais pas du tout envie d’écrire sur les attentats de Paris, mais finalement c’était plus fort que moi. Ça ne l’évoque pas de manière frontale mais c’est plutôt une  réflexion sur la médiatisation des événements aussi forts. C’est parfois des trop pleins d’information, de cette recherche du glauque, du pire. Les gens se nourrissent beaucoup de ça aujourd’hui je trouve, de news quelles qu’elles soient. C’est une  absorption constante de contenu, c’est un peu étouffant. Nous sommes comme des animaux à la recherche de quoi se nourrir.

Il y a un vrai contraste entre le fond qui est assez sombre et la forme très joyeuse.

Pour moi ça reste populaire, accessible à l’écoute. Parce que j’ai toujours aimé ça, les mélodies, pouvoir fredonner une  chanson. Pourtant il n’y a pas de discours, c’est pas trop mon truc la chanson à texte mais ce sont des sujets qui me parlaient, que j’avais envie d’évoquer en chanson.

Pour cette volonté d’accessibilité ?

J’ai joué pendant 9 ans dans un groupe indie rock plutôt à la Sonic Youth, beaucoup plus brut et quand j’ai commencé The Rodeo j’ai repris la guitare acoustique, j’étais toute seule. Pour moi c’était de la folk music, que tu peux jouer partout, même a capella. Ce côté accessible où tu peux te déplacer partout dans le monde avec ta voix et tu en fais quelque chose, et pas un truc où tu es coincée derrière un ordi. Ça me plaisait d’avoir un contact direct avec les gens.

Il y a eu un déclencheur pour ton virage dans ton parcours ?

Je crois que c’est des fins d’histoire, comme une  histoire d’amour. Mon premier groupe on a joué 9 ans ensemble, c’est énorme. On est tous amis, mais on s’est dit que c’était la fin quelque part. Et puis j’avais envie de faire de la musique, ce qui n’était pas en moi avant. Je voulais être en solo mais accompagnée parce que j’aime la vie de groupe. C’est au gré des rencontres, des musiciens avec qui j’ai envie de jouer. J’ai jamais eu l’envie de jouer avec des gens avec qui humainement ça passait pas.

Tu as un très beau clip pour cet album qui a été fait par Anna Wanda.

Pour ce premier single, j’avais pas très envie d’être dans le clip moi-même, donc j’ai plutôt pensé à l’animation. Anna avait fait des teasers pour mon précédent album et j’avais envie de lui proposer ça. La pauvre, il lui est arrivé des déboires, elle s’est fait voler son ordinateur donc elle a dû tout refaire. J’avais des images en tête, on en a discuté, on a fait des ajustements. C’est un peu comme la musique, le visuel ça passe par des rencontres avec des gens dont j’apprécie le travail. Pour mes pochettes, ce sont un duo de filles Charlotte Giamarchi et Elodie Daguin qui font toutes mes photos et la direction artistique. On est beaucoup dans la discussion, je propose une  idée, puis elles font des moodboards. Pour cet album, je voyais une  image extraite du film Les lèvres rouges avec Delphine Seyrig, elle a une tenue pailletée, elle est derrière un couple de façon un peu vampirique. Un peu un côté Suspiria, ça m’a attiré l’œil.

Tu as beaucoup d’influences cinématographiques ?

C’est ma deuxième passion. (rires) J’ai eu une  grande période de cinéma asiatique. Ça m’inspire beaucoup, j’ai même fait un précédent EP inspiré de plusieurs films, avec par exemple le titre « Suzhou River » inspiré du film du même nom, ou un autre film qui s’appelle La Notte d’Antonioni avec Mastroianni qui est mon acteur préféré et  Jeanne Moreau qui est un film sublime sur un couple qui se sépare le temps d’une nuit. Sur l’EP actuel il y a le titre « Cadavre Exquis » qui est inspiré du film Grave, que j’ai adoré. Film de genre, film non conventionnel, super BO et super actrice.

Qu’est-ce qui te parle dans le cinéma ?

Le cinéma asiatique c’est parce que c’est plutôt contemplatif en général, très poétique. J’ai l’impression de pas forcément aimer les films à dialogues. J’aime beaucoup le travail de mise en scène. C’est plutôt une  ambiance générale et j’attache beaucoup d’importance aux histoires, tout comme les histoires que je t’ai racontées qui ont inspiré des titres sur le disque. C’est des trucs qui me fascinent. Je lis beaucoup de bios d’artistes, d’articles de presse, j’aime les destins de vie atypiques.

Tu as une  histoire dernièrement qui t’a particulièrement marquée ?

J’ai pas d’histoire particulière mais dernièrement je suis devenue fan de podcasts où les gens racontent des histoires. C’est fascinant parce que certaines histoires sont carrément cinématographiques, c’est fou que ça soit réel. J’écoute moins de musique aujourd’hui mais les histoires des gens m’inspirent.

Je repense à cette histoire de cryogénisation. Tu en aurais envie ?

Je n’aimerais pas être cryogénisée. Je pars du principe qu’avoir une  vie riche de plein de choses, même pas la plus longue du monde, ça vaut mieux qu’avoir une  vie très longue mais moyenne. J’espère vivre longtemps mais comme le futur me fait très peur, je sais pas si j’ai envie de ça. Si on est cryogénisé et qu’on se réveille plus tard, tous les gens qu’on aura aimés ne seront plus là.

Cet article The Rodeo. Histoires animales et pop dystopie provient de Manifesto XXI.

Source : Manifesto XXI

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